Blog par : Fanny Velsin
🌍 Cet article est également disponible en anglais : AI and emotions: My Story
Cela fait maintenant plusieurs années que l’intelligence artificielle s’est invitée dans nos vies professionnelles et personnelles. Articles, tribunes, essais se multiplient. Le sujet est partout, parfois traité avec enthousiasme, parfois avec inquiétude.
Même si le débat semble déjà saturé, j’ai envie d’y ajouter mon propre regard, basé sur un usage concret et quotidien.
Quand l’IA est arrivée, j’ai vu deux clans : les sceptiques et les adeptes. Je faisais partie du clan des sceptiques. Durant mes études, on m’a toujours mise en garde : si un outil aussi dangereux venait à sortir, il faudrait faire attention, l’humanité déclinerait. C’était un scénario post-apocalyptique. J’écoutais, mais je ne pensais pas faire partie d’une des générations qui allait la rencontrer et y être confrontée. Je suis contente d’être en âge de pouvoir me remettre en question afin de l’exploiter au mieux (ou pas…). Je pense être assez armée pour ne pas tomber dans certains biais, mais malgré tout, je ne me méfie sûrement pas assez et je l’utilise plus qu’il ne le faudrait ! Vous allez pouvoir juger l’usage que j’en fais ci-dessous.
Pour moi, l’IA est avant tout un outil d’augmentation intellectuelle et créative. Elle m’aide à structurer ma pensée, à améliorer la qualité de mes écrits et à prendre du recul sur mes idées.
Je l’utilise d’abord comme un espace de confrontation. Je lui soumets mes idées d’articles, de projets, d’outils. Mes idées arrivent souvent à n’importe quel moment de la journée, et elle est disponible immédiatement. Elle se trompe parfois, bien sûr, mais elle me propose aussi d’autres pistes, d’autres angles, souvent pertinents. Cette confrontation nourrit ma réflexion plutôt que de la remplacer.
Elle m’aide également à structurer mes textes. J’ai toujours eu des difficultés avec la diction et l’écriture. Mes idées, je l’espère, ne sont pas mauvaises, mais mes phrases manquent parfois de clarté ou de construction. L’IA joue alors un rôle de relecteur : elle me signale quand je me trompe, corrige mes fautes, reformule certaines phrases ou m’indique lorsque ce n’est pas clair pour mon public. Ce regard extérieur m’aide à progresser, sans juger. J’ai un besoin de validation que je transmets à l’IA car j’ai peur de me tromper, je cherche ce cadre rassurant. J’accorde plus, trop, de poids à ce que l’IA me dit qu’à mon propre raisonnement.
Parfois, j’ai honte de l’utiliser pour reformuler mes textes. Je me compare toujours à mes confrères et consœurs qui écrivent mieux que moi, qui ont de meilleures idées que moi. Je suis fière de faire partie d’une communauté aussi grande que celle du test, mais ma plume dévoile ce manque de confiance que je lisse honteusement avec l’IA. Le texte est plus lisse, moins humain, mais ne divulgue pas ce manque de légitimité.
De manière plus inattendue, elle a aussi renforcé ma confiance en moi. J’ose davantage publier, prendre position, lancer de nouveaux projets. Elle est toujours encourageante, et surtout, elle me renvoie l’idée que ce que j’envisage est faisable. Petit naming : une phrase attribuée à Henry Ford dit : « Que vous pensiez en être capable ou ne pas en être capable, vous avez raison. »
Cela me parle beaucoup. En discutant de mes idées, je finis par croire que j’en suis capable. Et cela me permet de me lancer.
Dans le monde professionnel, beaucoup utilisent l’IA pour automatiser certaines tâches, y compris l’écriture de tests. Pour ma part, je ne l’exploite pas encore dans ce cadre. Je ne la trouve pas suffisamment critique pour décider ce qui doit être automatisé ou non. Ce type de décision demande une compréhension fine du contexte, des risques et des usages, qui reste, selon moi, profondément humaine.
Malgré tout cela, je me pose des questions.
Je constate un risque réel de dépendance intellectuelle. Nous sollicitons l’IA pour rédiger un e-mail, reformuler un message, parfois sans même tenter de réfléchir par nous-mêmes. J’observe aussi des usages plus personnels : certaines personnes la considèrent presque comme une confidente et lui racontent leurs problèmes sentimentaux. Ce glissement m’interroge sur la place que nous lui laissons.
Les contenus se standardisent également. Articles, CV, présentations finissent par se ressembler. Les mêmes idées circulent, reprises d’une plateforme à l’autre, avec des formulations proches. La singularité s’efface parfois au profit d’une efficacité perçue.
La question des données reste aussi en suspens. Je ne suis pas naïve : je sais que nos informations ne disparaissent pas dans le vide. Mais je m’interroge sur leur usage réel, sur les objectifs poursuivis à long terme, et sur le degré de contrôle que nous avons réellement. Ma peur s’amplifie quand je vois que beaucoup de logiciels l’ajoute comme gmail. Donc l’IA peut lire mes emails ? Elle peut donc connaitre le détail de ma vie : mes achats, mes idées, … sans que je lui en parle ?
Et bientôt un avatar au réveil qui intègre l’IA, elle vous tiendra compagnie. C’est le projet de Razer : https://www.lebigdata.fr/razer-project-ava-une-femme-ia-en-hologramme-pour-vous-tenir-compagnie. Notre quotidien est bouleversé par l’IA mais je me sent : humaine, remplacée par l’IA !
Enfin, les métiers se transforment profondément. On nous demande d’introduire l’IA pour gagner du temps, d’en démontrer les bénéfices dans nos équipes. Certains domaines sont plus directement impactés, comme le graphisme. Il est désormais possible d’obtenir rapidement des visuels à moindre coût, de les modifier à l’infini, sans contrainte humaine, sans fatigue, sans jugement. L’IA fonctionne en continu, sans pause. Cela modifie la perception de la valeur du travail créatif, et pas sans conséquences. J’ai vu un post sur l’usage des IA pour réaliser des images/illustrations. Pour résumer, dans X temps nous aurons des images de mauvaise qualité parce que l’IA réutilise ses images générées pour s’entrainer. Source : https://cacm.acm.org/opinion/how-generative-models-are-ruining-themselves/ . Soutenons nos artistes, nos designers, …
Pour autant, je ne vois pas l’IA comme une menace en soi. Dans mon cas, elle reste un levier motivant, un outil qui stimule ma créativité et soutient le développement de mes projets et de mon activité. Elle n’agit pas à ma place : elle amplifie ce que je choisis d’y mettre.
Si j’étais aujourd’hui lycéenne ou étudiante, j’utiliserais l’IA comme un professeur. Un professeur toujours disponible, sans jugement et sans lassitude. On peut poser une question maladroite, recommencer, reformuler, se tromper, autant de fois que nécessaire. Elle ne soupire pas, ne lève pas les yeux au ciel et ne renvoie pas l’image d’une mauvaise élève.
C’est précisément ce qui m’a manqué à l’école. Nous avons presque tous croisé un enseignant qui manquait de patience, qui jugeait une réponse plutôt que de chercher à comprendre le raisonnement derrière. Avec l’IA, l’erreur n’est pas sanctionnée, elle devient un point de départ. On peut apprendre à son rythme, sans pression sociale, sans comparaison permanente aux autres. J’ai vécu cette blessure à l’école. J’ai rencontré plusieurs personnes qui ont partagé ce sentiment de honte vécu durant notre scolarité. La craie dans la main devant 40 personnes : des amis, mais aussi des persécuteurs. Ce blanc devant l’équation qui nous semble impossible à résoudre et ce professeur qui n’a aucune empathie et qui se moque avec les autres élèves.
Évidemment, cela ne remplace ni un enseignant, ni l’échange humain, ni l’esprit critique. Mais utilisée comme un soutien pédagogique, elle peut redonner confiance à celles et ceux qui doutent, qui n’osent plus poser de questions ou qui ont intégré trop tôt l’idée qu’ils « n’étaient pas faits pour ça ».
Je plonge dans ce biais à cause d’une blessure profonde, mais comme m’a expliqué Anouchka Balle, c’est ce biais qui est risqué. Certaines IA ont des partis pris pour un bord politique. Les IA sont entrainées avec des données. Ces données ne représentent pas le monde de manière neutre car elles utilisent des articles, réseaux sociaux, documents publics (ce sont des suppositions car je ne crois pas que nous ayons les sources exactes des entrainements). Elles peuvent donc donner des leçons inexactes ou orienter les apprenants dans la mauvaise direction. Ce que l’on appelle des hallucinations est peut-être souhaité dans certains cas ?!
La question n’est peut-être pas de savoir si l’IA est bonne ou mauvaise, mais plutôt comment nous décidons de l’utiliser, et jusqu’où nous lui laissons de la place. Ne perdons pas notre esprit critique, ne perdons pas notre humanité.