Blog par : Zoé Thivet

🌍 Cet article est également disponible en anglais : Find a name for a grey cat – Zoé Thivet

Je me demande comment l’IA est arrivée dans la vie de mes collègues. Ce que ça leur a fait, vraiment, d’accueillir cette nouvelle technologie dans leur vie. Je ne parle pas d’outillages ni de pratiques, mais d’émotions. On n’en a jamais trop discuté ensemble.

Mon tout premier prompt a été : « Trouve un prénom pour un chat gris.”

Sur la page d’accueil d’un LLM qui bientôt deviendra célébrissime, des petits prompts étaient mis à disposition pour permettre de tester l’outil. 

Je lance l’inférence quelques fois, plusieurs prénoms de chat me sont proposés : “Silver”, “Storm”, “Ash”. Pas mal, pas incroyable non plus. Je m’inscris pour pouvoir écrire mes propres prompts, et c’est là que tout commence. Si j’avais su ce jour-là dans quelle aventure je me lançais !

Mes premières utilisations des chatbots IA sont purement récréatives, c’est même une activité que je m’amuse à proposer en soirée.

“Écris une chanson sur mon pote Untel, dont les passions sont le poker, la sommellerie et les jeux vidéos”

“Écris un poème sur les pizzas dans le style de Baudelaire”

“Qui est le plus cool entre Untel et moi ?”

La rapidité des réponses et leur humour me fascinent. Voilà donc les premières émotions que j’ai ressenties : fascination et jubilation.

Je n’ai pas de souvenir précis de la première fois que j’ai utilisé l’IA au travail, mais je me souviens de mon émotion, une sorte de petite satisfaction clandestine. On était certainement plusieurs à utiliser l’IA dans notre coin, sans le dire, pour reformuler une tournure de phrase, fixer un bout de code ou trouver de nouvelles idées. Mais à ce moment, c’était vraiment l’impression que j’avais : avoir une botte secrète, un petit joker pour m’assister au quotidien.

Ça n’a bien sûr pas duré ; on a rapidement tombé les masques.

-Super diplomatique ton mail !

-Ah oui, j’ai demandé à l’IA d’arrondir les angles !”

Dans certains cas, c’était même comique ; une personne réputée pour être brute de décoffrage s’est mise à envoyer de longs paragraphes pleins de nuances et de politesse sur le chat de l’équipe.

La manière de présenter cette pratique a évolué petit à petit. Au départ, je percevais dans les discours une forme de fierté teintée de rébellion, comme pour sous-entendre “Eh ouais, moi je ne m’embête pas à faire ces trucs chiants à la main !”

Et progressivement, j’ai perçu comme un doute, une fragilité, une forme de honte. Comme une façon de dire “Oui, j’aurais pu le faire moi-même, c’est vrai… Mais je manquais de temps, et puis ce n’est pas si simple, alors j’ai encore eu recours à la facilité.”

Je me mets moi-même à ressentir cette émotion, comme un repli. Quand quelqu’un passe derrière moi et peut voir mon écran, je préfère que cette personne voie que je suis en train de taper du code sur mon IDE plutôt qu’en train de construire un prompt. Cette tendance est l’une des nombreuses manifestations d’un phénomène nommé “IA shaming”. Quel étrange réflexe de vouloir dissimuler une pratique qui pourtant augmente notre performance… Astérix – et Geralt de Riv – se cachent-il pour boire leur potion magique ?

A contrario, je découvre une forme de fierté quand j’écris un long texte sans avoir recours à l’IA. Et tout de suite après, je remets cette fierté en question. Qu’est-ce qui compte vraiment : préserver mon estime personnelle, ou le résultat final ?

Bienvenue entre le marteau et l’enclume !

Et le soupçon s’étend. Combien de fois, en lisant tel ou tel texte, ai-je utilisé un outil de détection d’IA ? Et quand l’outil donne son verdict : “AI detection: 100 %”, l’inconfort grandit. Les mots que l’on exprime sont une version raffinée des pensées que l’on a ; l’IA opère un deuxième raffinement. Qu’est-ce qui s’est perdu en chemin ?

Plus étrange encore, cette impression qu’à force de lire des textes générés par l’IA, mon propre style d’écriture commence à être influencé. Dernièrement, j’ai même eu l’idée saugrenue de lancer une détection d’IA sur un texte que je venais d’écrire. Troublante découverte, le détecteur estimait qu’au moins la moitié du texte était généré par IA…

L’utilisation insouciante des premiers mois me paraît bien lointaine. Je suis entrée dans le monde du test il y a dix ans, avec un bagage informatique assez léger d’autodidacte, et j’ai mis quelques années avant d’avoir confiance en moi au travail. Dans un jeu de miroirs déformants, l’IA me bouscule de nouveau, m’interroge sur mon identité professionnelle.

Les mois passant, des outils professionnels soutenus par l’IA se sont mis à fleurir de tous les côtés, de même que des offres de formation IA, des conférences submergées par les sujets IA, des marées de posts LinkedIn sur l’IA.

“76 prompts INÉDITS pour BOOSTER votre PRODUCTIVITÉ”

“340 outils ESSENTIELS pour ne pas RATER LE TOURNANT de l’IA”

“Maîtrisez le B.A BA de l’IA avec notre livre blanc de 1800 pages”

Mon fil d’actualité est saturé. J’ai beau dégager du temps pour faire de la veille et me former, mon sentiment de malaise grandit à mesure que les frontières se brouillent entre mirages marketing et nécessité réelle de monter en compétences. Je ressens le fameux FOMO, “fear of missing out”, la peur de passer à côté de quelque chose, de manquer un aspect essentiel de ma carrière. Et en même temps, je suis prise d’une forme de paralysie : quelle devrait être ma prochaine étape dans ce labyrinthe d’informations ?

Je n’ai pas la réponse, je n’ai pas de plan de route précis, ça me manque un peu. Pour l’heure, je me concentre sur mes missions ; l’IA est un moyen que je mets régulièrement à profit pour accomplir ce dont ma clientèle a besoin. Elle m’aide à aller plus vite, à mieux comprendre certaines choses, à consolider mes compétences. Ça ne m’empêche pas de repasser par toutes ces émotions, agréables ou non, et peut-être qu’en lisant ce texte, vous avez remarqué des similitudes avec votre propre expérience. Toutes ces émotions sont vécues à l’échelle individuelle, mais est-ce l’unique responsabilité des individus de composer avec ? Il me semble important aujourd’hui d’oser en parler.